Langue Issue
LES MOUCHARABIÉS ET LES FENÊTRES SAILLANTES DANS L’ARCHITECTURE YÉMÉNITE
LES MOUCHARABIÉS ET LES FENÊTRES SAILLANTES DANS L’ARCHITECTURE YÉMÉNITE
Issue 50

Dr Mohammed Abdulhamid Nômane  

Faculté des beaux-arts. Université de Hodeïda. Yémen

L’architecture yéménite s’adosse à une longue histoire riche en demeures et constructions que certains spécialistes font remonter au deuxième millénaire avant J-C. Le sol rocheux d’une large partie du territoire a amené les populations à faire des montagnes le fondement de leur civilisation urbaine. Depuis les temps les plus reculés, ils procédaient à la taille, à la sculpture et à la décoration de la pierre pour construire leurs villes, temples et routes où ils gravaient les formes et dessins qui allaient conserver les faits et gestes qui ont marqué  leur histoire. 

Aux grandes époques de l’Islam, le Yémen ne resta jamais, du fait de sa position géographique, complètement à l’écart des influences du Califat islamique qui connut diverses mutations et vit sa capitale, et avec elle les centres d’expansion de la civilisation, se déplacer de Damas à Bagdad, au Caire, à Istanbul. Le Yémen était, au long de cette histoire, bien trop faible pour ne pas devenir une province soumise à l’autorité de ces centres de pouvoir, d’abord sous les Abbassides, ensuite sous les Fatimides, les Ayyoubides, les Mamelouks et, pour finir, les Ottomans. Or les gouverneurs nommés par le Califat étaient toujours accompagnés de missions d’architectes et de maîtres d’ouvrages qui ont marqué de leur sceau l’architecture locale par l’introduction de structures et composantes nouvelles. Le patrimoine yéménite allait ainsi s’enrichir de l’interaction entre le patrimoine local et tous ces apports qui variaient au gré des changements survenant à la tête de cet empire islamique dont ce pays était l’une des extensions. 

Nous pouvons dire que c’est grâce à l’amalgame réussi entre éléments endogènes et apports exogènes que l’architecture yéménite a acquis ce cachet unique qui la distingue des autres formes architecturales qui se rencontrent dans le reste des centres urbains de l’Islam. Ces caractéristiques  qui confèrent leur originalité aux cités du Yémen allaient perdurer jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle.

L’un des éléments distinctifs de cette architecture consiste à cet égard dans les fenêtres qui ornent les façades des maisons. La fenêtre qui est l’une des composantes essentielles de l’édifice est faite de pierre de taille, d’argile ou de bois. Elle constitue en soi une chambrette faisant saillie à partir d’une ouverture dans la façade du bâtiment. Ses murs percés d’à-jours ont donné le mot arabe chobbak (fenêtre) à partir du verbe chabaka (entrelacer/ajourer) qui renvoie aux entrelacements et croisements qui furent très tôt, à une époque pouvant remonter à l’ère antéislamique, la marque de la maison yéménite. Bien plus tard, des fenêtres ressemblant à des moucharabiés apparurent, mais en nombre limité, sur la façade de palais qui appartenaient jusqu’à la Révolution du 26 septembre 1926 à la famille régnante. Ces fenêtres étaient désignées par le mot kiosque (en arabe kochk), et leur construction avait continué jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Quant aux grands moucharabiés que l’on appelait localement rwashen, ils sont apparus dans les villes portuaires du littoral de la Mer Rouge : Hodeïda, El Lohia et Moka (Al Mukha). Leurs dimensions impressionnantes ne sont pas sans rappeler celles des moucharabiés ornant les maisons du Caire ottoman.  

L’étude s’arrête sur les différentes formes de fenêtres saillantes dans les demeures du vieux Sanaa ainsi que dans celles des ports précités de la Mer Rouge où l’auteur a choisi ses échantillons. Cette recherche met l’accent sur la fonctionnalité de ces moucharabiés et fenêtres  saillantes et sur les valeurs esthétiques qui y sont liées mais aussi sur des différences en rapport avec la diversité du milieu naturel et culturel ainsi que des influences subies au cours des époques. L’auteur essaie également de dépoussiérer cet important  patrimoine architectural tout appelant à en assurer la conservation et le renouvellement en l’adaptant aux nouvelles constructions.